Un écrivain, ça ne fait pas grève

 Un écrivain, ça ne fait pas grève

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Je vous écris un jour de grève, mais un écrivain, ça ne fait pas grève. Mieux ou pire encore, ça ne prend pas de retraite. C’est son régime spécial à lui, la page à remplir à tout âge. Il ne croit guère au bonheur et à la retraite bien méritée. Bon ou mauvais, écrivain ou écrivaine, c’est quelqu’un qui écrit généralement jusqu’à la tombe, et même au-delà, grâce ou à cause des veuves, des veufs, des enfants, des éditeurs, des exécuteurs testamentaires, des manuscrits non publiés. Un écrivain est un individualiste et un jaune, un homme ou une femme qui se tue à la tâche, qui se tue pour en vivre, même quand il ne fiche rien. Un être exclusif, sans rien de collectif ni d’inclusif. Ce qui fait grève, parfois, c’est son corps ou son cerveau, c’est l’imagination ou la main, mais, en ce cas, rappelez-vous Cavanna en sa dernière année, un écrivain, ça continue d’écrire.

Son piquet de grève à lui, Cavanna, c’était Parkinson, une vraie dure celle-là. Face à elle, il a fait ce que fait tout véritable écrivain : il l’a mise dans la danse, sur la page, dans ce journal et dans un livre. Vous pourrez lire en janvier, chez Gallimard, l’ultime résultat stoïque, romain, inédit, de cette grève contournée. Ça s’appelle Crève, Ducon ! : derniers mots du dernier livre, à la Cambronne, comme je les comprends. Les brefs textes qui précèdent ce cri sarcastique, violemment distancié, ce cri où le rire valse avec la mort, montrent à quel point, face à la dernière grève, la grande, celle qui va l’emporter sur tout, un écrivain est souvent au sommet de son style, de ce qui lui reste de respiration, parce qu’il n’y a plus rien d’autre pour l’en distraire. Céline l’avait dit : pour écrire quelque chose qui vaille, il faut mettre sa peau sur l’établi. Il faut y aller, plume au vent. Capitaine Fracasse et Carcasse et Jacasse. Capitaine J’agace-celle-qui-vient.

Le premier texte de Crève, Ducon ! s’intitule « La Panne ». Cavanna raconte donc une panne, d’écrivain, et il conclut : « Ne pas écrire ? Impensable. Alors, écrire sans idées ? Raconter, par exemple, l’enfer du manque d’idées ? C’est parti ! » Je ne sais plus qui a dit : ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut se taire. Pour l’écrivain, ça va plus loin : c’est parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut écrire. La réalité est si forte, si dure, qu’elle envahit l’homme ; le terrasse. Face à ça, le premier réflexe est l’accablement, le silence. L’écrivain dépasse cet accablement, peuple ce silence par l’écriture. Elle s’impose en terrain occupé, détruit, rasé. C’est dans le vide que l’écrivain, ligne à ligne, fait le plein. Après un raz de marée, dans la boue aqueuse, on retrouve les cadavres, les objets, les branches, les bouts de maisons emportées, et, au-dessus, un bout de ciel plus ou moins bleu. L’écriture s’installe, avec les secours. Elle fait ce qu’elle doit, et ce qu’elle peut.

Je parlais du rire qui valse avec la mort. La semaine dernière, un dessin de Biche, une caricature à propos des soldats morts au Mali, a indigné des militaires, des familles de militaires, et, naturellement, les fameux « réseaux sociaux » se sont jetés sur ce morceau de viande fraîche.

Le grand argument pour ceux, nombreux, qui ne supportent pas l’humour noir de Charlie est une fois de plus : vous êtes indignes du soutien dont vous avez bénéficié après l’attentat de 2015. Qu’auriez-vous dit si on s’était foutus de vos morts, de vos blessés ? Sur Twitter, un anonyme écrit : « Ne voudriez-vous pas faire une bonne blague sur la sale gueule de Lançon ? » Je peux répondre à cette question : aucun problème ! Du trou que j’avais dans la mâchoire et que je sens encore, même s’il a disparu et si une légère barbe l’a recouvert, bien des créatures de Goya sont sorties, solitaires ou en cortège, pour ridiculiser ma gueule au-delà de ce que le brave homme peut imaginer. Les victimes, finalement, on ne les aime que lorsqu’elles nous flattent, tendent le miroir à notre belle âme. On voudrait qu’elles se tiennent à carreau, sages comme des images ; qu’elles s’essuient les pieds avant d’entrer, chapeau et pinceau à la main, dans le cercle des bonnes consciences. Elles doivent être discrètes, bien élevées. Se tenir à leur place, tenir leur rôle. Comme le clochard à qui, en lui donnant la pièce, le bourgeois dit : « Ce n’est pas pour aller boire, au moins ? » Passe ton chemin, Ducon !

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